Résumé
Rancière raconte et analyse l’expérience de Jacotot, professeur confronté à un problème simple : enseigner à des élèves dont il ne parle pas la langue. Jacotot met alors au point une démarche où l’on peut apprendre sans explication, à partir d’un objet commun (un livre bilingue), en exigeant de l’élève qu’il observe, compare, vérifie, reformule, et qu’il rende compte de son travail.
De cette expérience, Rancière tire une opposition centrale :
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Émancipation : on apprend en mobilisant son intelligence, guidé par une exigence de travail et de vérification.
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Abrutissement (stultification*) : on apprend à se penser incapable sans l’explication d’un “sachant”, ce qui produit une hiérarchie stable : celui qui sait / celui qui ne sait pas.
Le “maître ignorant” n’est pas un maître qui ne sait rien : c’est un maître qui n’installe pas l’infériorité de l’élève et qui organise un cadre où l’élève doit exercer sa puissance d’attention, de recherche et de preuve.
Références
Titre : Le Maître ignorant. Cinq leçons sur l’émancipation intellectuelle
Nature : essai de philosophie politique et d’éducation
Point d’appui historique : l’expérience du pédagogue Joseph Jacotot (début XIXᵉ), dont Rancière reconstruit la portée théorique.
Idée directrice
Rancière défend une thèse radicale : l’égalité des intelligences n’est pas un objectif à atteindre, mais un postulat à poser dès le départ. À partir de là, l’école (et plus largement la pédagogie) est interrogée : la pratique dominante de l’explication peut produire l’inverse de ce qu’elle promet, en installant une dépendance durable de l’élève au maître.
Concepts clés
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Postulat d’égalité : l’égalité des intelligences est posée d’entrée (ce n’est pas une récompense ni un horizon).
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Explication : mécanisme pédagogique qui peut fabriquer le besoin d’explication, donc la dépendance.
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Abrutissement VS émancipation : deux régimes opposés de relation au savoir et à soi.
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Volonté et attention : apprendre suppose une décision d’agir (volonté) et une discipline de l’attention.
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Vérification : le maître ne “transmet” pas une intelligence supérieure ; il exige et contrôle la rigueur (preuves, restitution, cohérence).
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Objet commun / tiers : un support partagé (texte, problème, œuvre, situation) qui sert de terrain d’enquête.
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Traduction et reformulation : comprendre, c’est pouvoir redire autrement, relier, comparer, produire.
Repères
Même si l’ouvrage n’est pas un manuel pédagogique, on peut le lire comme une progression :
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Le récit de Jacotot : possibilité d’apprendre sans explication.
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Critique de la pédagogie explicative : l’explication comme fabrication de l’inégalité.
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Définition de l’émancipation : rôle de la volonté, de l’attention, de la vérification.
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Portée politique : l’école comme institution prise dans une logique de hiérarchie.
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Paradoxes et conditions : ce que cette thèse permet, et ce qu’elle met en crise.
Ce que le livre dénonce
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L’idée implicite : “l’élève ne peut pas comprendre seul”.
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La croyance : “le progrès passe par la médiation explicative du maître”.
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Le modèle : un enseignement fondé sur la distance (le maître explique parce que l’élève serait naturellement en retard).
Ce que le livre propose
Une posture et un cadre de travail :
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Dire : “tu peux” (égalité présupposée), mais exiger un travail réel.
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Faire travailler à partir d’un objet (texte, problème, tâche) avec consignes de recherche.
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Demander des preuves : justifier, citer, montrer la démarche, expliciter les choix.
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Installer une culture de la restitution : reformuler, produire, enseigner à quelqu’un d’autre, transférer.
Apports concrets
Utilisations possibles :
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Autonomie cognitive : rendre les élèves capables d’entrer dans une tâche complexe (observer, essayer, vérifier).
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Métacognition : faire expliciter les stratégies (“comment tu as fait ? pourquoi ça marche ?”).
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Langage oral/écrit : reformulation, justification, débat réglé, explicitation des critères de réussite.
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Différenciation : non pas “simplifier l’intelligence”, mais ajuster les supports, les étayages et les exigences de preuve.
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Évaluation : valoriser la démarche, la rigueur, la capacité à justifier, pas seulement la “bonne réponse”.
Limites et discussions
Points souvent discutés à propos de Rancière :
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Risque de contresens : croire que Rancière prône l’absence totale d’enseignement. En réalité, il met au centre l’exigence et la vérification.
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Cadre institutionnel : programmes, évaluations, inégalités sociales : le postulat d’égalité se heurte à des contraintes réelles.
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Étayage : certaines difficultés relèvent d’obstacles didactiques ou linguistiques ; la question devient : comment étayer sans fabriquer la dépendance ?
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Accès au savoir : l’école vise aussi une culture commune ; l’enjeu est d’éviter une autonomie “formelle” qui laisserait certains élèves sans outils.
En définitive, Rancière force le trait pour dévoiler un mécanisme de pouvoir dans l’éducation ; son intérêt est moins de donner une méthode que de déplacer la posture.
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